L’histoire de la prostitution à Toulon : des maisons de tolérance au Petit Chicago
Dernière mise à jour : 22 sept.
Depuis le début de mes recherches pour préparer mes visites guidées de Toulon, je me suis rendu compte qu’il serait particulièrement intéressant de raconter la ville à travers les femmes qui ont fait son histoire.
Entre les poissonnières, les lavandières, les résistantes engagées pendant la Seconde Guerre mondiale, les artistes locales dont on parle parfois peu, les femmes qui ont connu le quartier du Petit Chicago (qu’elles aient été hôtesses, commerçantes ou prostituées) et les quelques femmes emprisonnées au bagne, il y avait beaucoup d’histoires à relater.
J’ai tout de suite décidé que je crééerai, un jour, une visite de Toulon racontée par les femmes.
Je me suis donc aventurée, avant même la création de mon entreprise Explore Toulon et son lancement officiel, dans la création de cette visite, que je déciderai d’officialiser une fois que j’aurai récolté les informations nécessaires.
Certaines thématiques ont été plus faciles à documenter que d’autres. Le sujet de la prostitution est notamment délicat, et les ouvrages consacrés à son histoire à Toulon restent encore peu nombreux. Il a donc fallu compléter les quelques sources locales qui racontent l’histoire du quartier par des témoignages de personnes qui ont connu cette époque. Ces témoignages sont cependant beaucoup plus nombreux du côté des marins et des hommes qui fréquentaient le quartier, et qui livrent leur vision de cette époque.
Bien que très détaillés, intéressants et importants, il était donc important pour moi de chercher, en parrallèle, le point de vue des femmes qui ont vécu cette époque et connu ce quartier, afin de raconter leur histoire à travers leur regard.
J’ai donc voulu aller plus loin dans mes recherches et recueillir directement les témoignages de femmes qui avaient connu ce quartier. Après un appel à témoignages, j’ai ainsi rencontré une ancienne hôtesse de l’un des bars qui faisaient la réputation du Petit Chicago, qui y travaillait comme entraîneuse, ainsi qu’une coiffeuse qui tenait son salon en plein cœur du quartier, dans la rue du Chevalier Paul.
Elles m’ont toutes les deux raconté leur vision de ce quartier à l’époque, leurs souvenirs et l’ambiance qui y régnait, apportant des détails plus concrets et vivants à cette visite.
Voici donc un résumé de mes recherches et une petite histoire de la prostitution à Toulon, du quartier réservé au Petit Chicago.

De la maison close au Petit Chicago : histoire de la prostitution à Toulon
L’histoire de la prostitution à Toulon ne commence pas avec le Petit Chicago. Elle remonte au moins au Moyen Âge et accompagne pendant des siècles le développement de la ville, de son port et de sa population maritime.
Les premières maisons de prostitution
La première maison de prostitution mentionnée dans les archives de Toulon remonte à 1300. Elle se trouvait dans une petite rue appelée en provençal Carreyreto perdudo, qui débouchait sur l’actuelle rue Bastide.
À cette époque, la prostitution était strictement encadrée. Les prostituées ne pouvaient pas se montrer dans les rues en dehors des lieux qui leur étaient assignés.
En cas d'infraction, elles pouvaient être fouettées publiquement ou privées de leurs biens.
Avec l'agrandissement de Toulon, les prostituées furent progressivement repoussées vers des secteurs plus excentrés. Les autorités continuèrent à réglementer leur activité, mais les châtiments corporels finirent par disparaître.
Au 19e siècle : les maisons de tolérance
Sous l'Empire apparaissent les maisons de tolérance, dans un système où la prostitution est légale mais fortement réglementée par l’administration. Le système est alors réglementariste.
Sous le système réglementariste, les maisons de tolérance sont autorisées et strictement encadrées par l'administration. Les tenanciers et tenancières peuvent donc gérer légalement ces établissements. En revanche, le proxénétisme et toute forme d'exploitation clandestine de la prostitution d'autrui demeurent interdits. Pour exercer légalement, les prostituées doivent être inscrites auprès de la police des mœurs et posséder une carte attestant qu'elles sont autorisées à exercer.

Elles sont également soumises à des visites médicales régulières et obligatoires, destinées notamment à détecter d'éventuelles maladies vénériennes et à limiter leur transmission.
Ce qui est interdit, ce sont surtout les manifestations visibles de la prostitution. La loi réprime notamment le racolage ostentatoire, les atteintes à la pudeur ainsi que toute atteinte impliquant des mineurs.
À Toulon, la prostitution est déjà très présente à la fin du 19e siècle dans le quartier de la Visitation, entre la porte d'Italie et le Cours Lafayette.

La presse locale s'intéresse régulièrement aux femmes du quartier réservé. Le Petit Var publie notamment les procès-verbaux dressés par la police des mœurs et rappelle les règles imposées aux prostituées par l'article 15 du règlement des mœurs de Toulon. Celui-ci leur interdit de se promener en ville avec des marins ou des militaires, de circuler « coiffées en cheveux » et de se promener, même seules, après dix heures du soir.
Le quartier du Chapeau Rouge
Au début du 20e siècle, les maisons de prostitution se concentrent dans ce même quartier, que l'on appelle Chapeau Rouge, ou bien Pavé d'Amour. Le "Chapeau rouge" vient du nom d'une auberge qui avait pour enseigne une toque de cardinal.

Les femmes peuvent alors circuler plus librement, mais leur liberté reste très encadrée. Elles ne doivent pas dépasser certaines limites et doivent obtenir une permission spéciale de l'inspecteur de la police des mœurs pour se rendre dans certains secteurs de la ville. Elles sont également soumises à un système de surveillance administrative et médicale.
On distingue alors plusieurs catégories :
les « filles isolées » ou « filles soumises », qui travaillent seules
les « filles de maisons », travaillant dans les maisons de tolérance
les « insoumises », travaillant clandestinement, parfois appelées « marcheuses », « pierreuses » ou « femmes de terrain »
Les années '30
Dans les années 1930, Toulon compte plusieurs dizaines de prostituées travaillant seules. En 1936, 68 « filles isolées » sont recensées. En 1940, la ville compte environ une vingtaine de maisons de tolérance.

Les revenus diffèrent selon le statut. Les filles insoumises peuvent gagner entre 70 et 90 francs par jour, tandis que les femmes travaillant en maison gagnent plutôt 50 à 60 francs. En contrepartie, ces dernières sont logées et nourries par l'établissement.
Les rencontres entre prostituées et clients se font principalement dans trois types de lieux : les maisons de tolérance, les débits de boissons et la rue.
Les relations peuvent ensuite avoir lieu directement dans la rue, chez une prostituée travaillant seule, dans l'arrière-salle d'un café ou encore dans un hôtel.
1946 : la loi Marthe Richard et la fin des maisons closes
Le système bascule après la Seconde Guerre mondiale avec la loi Marthe Richard de 1946, qui entraîne la fermeture des maisons de tolérance en France.
Après la guerre, plusieurs éléments contribuent alors à remettre en cause le système et à faire promulguer cette loi :
les progrès médicaux et l'arrivée des antibiotiques réduisent l'argument sanitaire utilisé pour défendre l'existence des maisons closes
la collaboration de certaines maisons closes avec l'occupant allemand pendant la guerre contribue à leur discrédit
l'après-guerre est marqué par une volonté de réforme sociale
la place et les droits des femmes évoluent également
Le gouvernement, qui jusque là suivait un système règlementariste, passe alors à un système abolitionniste face à la prostitution.
La personne qui se prostitue n'est pas considérée comme une délinquante, mais comme une personne à protéger. En revanche, le système vise celles et ceux qui profitent de la prostitution d'autrui, notamment les proxénètes.
Dans les faits, la rupture avec le système réglementariste n'est toutefois pas immédiate. La France conserve notamment un fichier sanitaire et social relatif aux personnes qui se prosituent et certaines mesures de contrôle sanitaire. Dans les colonies françaises, le système réglementariste continue également de s'appliquer.
À Toulon, les fermetures des maisons closes commencent dès octobre 1946. Parmi les établissements concernés figurent notamment :
Le Flamboyant
La Maison Blanche
Le Panier Fleuri
Le Luxuriant
Les Camélias
Le Pavé d'Amour
Mais la fermeture des maisons closes ne fait pas disparaître la prostitution. Elle déplace ses lieux et ses pratiques. Les anciennes prostituées cartées doivent désormais travailler dans la clandestinité. Une partie de l'ancien système se maintient également sous d'autres formes. Certains anciens tenanciers de maisons closes se reconvertissent notamment dans les hôtels de passe clandestins.
Le vocabulaire change, les lieux changent, mais la prostitution reste profondément liée à la vie nocturne toulonnaise.
L'avènement du Petit Chicago
L'activité se déplace notamment dans le quartier de la basse-ville, tout proche de l'arsenal. Le raccolage se fait désormais vers les bars, les boîtes de nuit, les dancings. Ces lieux permettent aux femmes d'entrer en contact avec des civils mais aussi avec les nombreux militaires présents à Toulon.
C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre le développement du quartier du Petit Chicago. Ce quartier était alors l’un des plus animés de Toulon, avec énormément de marins, de commerces, de boutiques, de restaurants et d’hôtels. Très peuplé, il abritait aussi la mafia locale et après la guerre, la prostitution et divers trafics.
Ce seraient d’ailleurs les marins américains qui lui auraient donné le surnom de « Petit Chicago ». Après la Seconde Guerre mondiale, les Marines américains faisaient régulièrement escale à Toulon dans le cadre de la coopération avec la France au sein de l’OTAN et du contexte de la Guerre froide. Le port, redevenu une grande base navale française, était alors un point stratégique en Méditerranée. Les navires américains y venaient notamment pour des escales techniques ou diplomatiques et pour participer à des exercices militaires avec la marine française.

Ce quartier était donc particulièrement propice à la prostitution et permettait de trouver de nouveaux clients après la fermeture des maisons closes.
Lors de la promulgation de la loi Marthe Richard cependant, les autorités militaires à Toulon craignent des débordements et une baisse de la discipline des marins, tandis que le préfet se montre favorable à des dérogations et à un assouplissement de son application. En 1961, le Var Magazine rapporte qu’il reste encore 17 maisons closes à Toulon, que « des interventions occultes auraient soustraites aux interdictions de la loi de 1946 ». Ce n'est qu'en 1960 que le pays s'engage pleinement dans le système abolitionniste, et que les dernières maisons de tolérance vont fermer à Toulon.
1960 : la France ratifie la Convention des Nations Unies pour la répression de la traite des êtres humains et de l'exploitation de la prostitution d'autrui
Elles racontent Toulon
L'histoire de la prostitution à Toulon est donc étroitement liée à l'histoire nationale, avec la succession des systèmes réglementariste puis abolitionniste. Mais à Toulon, le contexte portuaire et militaire a créé une situation particulière : après la loi de 1946, la fermeture des maisons closes s'est faite plus lentement et avec davantage de tolérance que dans le reste de la France.
Si tu veux découvrir l'histoire de ce quartier, des femmes qui y ont travaillé, et plus largement l'histoire de Toulon à travers les femmes, suis-moi pour une visite guidée où je t'emmène découvrir la ville autrement.
Sources
Organisation des Nations unies, Convention pour la répression de la traite des êtres humains et de l’exploitation de la prostitution d’autrui, adoptée par l’Assemblée générale dans sa résolution 317 (IV), 2 décembre 1949.




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